En psychiatrie, les difficultés ne s’expriment pas toujours avec des mots. Tensions corporelles, émotions difficiles à réguler ou expression des émotions peu ajustée, rapport au corps compliqué ou gestes du quotidien devenus difficiles… La psychomotricité permet d’aborder ces difficultés autrement, en prenant en compte les liens étroits entre le corps et le psychisme. À EPSYLAN, Clémentine, psychomotricienne au CMP-ATTG (Centre Médico-Psychologique et Accueil Thérapeutique et de Temps de Groupe) auprès des enfants de 6 à 12 ans, et Louna, qui accompagne les adultes hospitalisés aux UPAS (Unités de Préparation A la Sortie), nous font découvrir leur métier.
Le corps et le psychisme liés
La psychomotricité repose sur une idée essentielle : le corps et le psychisme sont intimement liés et s’influencent mutuellement. Les émotions peuvent se traduire par des tensions musculaires, tandis que les sensations corporelles peuvent avoir des répercussions sur notre état psychique, notre confiance en nous ou notre rapport aux autres et à l’environnement.
« C’est prendre en soin le patient vraiment dans sa globalité psychocorporelle », explique Clémentine. Au-delà des capacités motrices, la psychomotricité s’intéresse au tonus musculaire, aux sensations, à la perception du corps, à l’estime de soi ou encore l’expression des émotions.
Louna résume cette approche à travers quatre dimensions complémentaires : cognitive, motrice, affective et sensorielle. « Souvent, dès lors qu’il y a un trouble, une maladie ou quelque chose, il y a une des sphères qui entraîne des déséquilibres sur une autre, puis sur une autre. »
Chaque personne est donc considérée dans sa globalité, avec ses difficultés, mais aussi ses capacités et ses ressources. Une approche qui nécessite de s’adapter à chaque situation et de construire un accompagnement personnalisé.
Le jeu, le mouvement et la créativité comme supports de soin
Sport, danse, théâtre, relaxation, activités manuelles, jeux de ballon… La psychomotricité fait appel à des médiations très variées. Leur choix dépend des besoins de la personne, des objectifs thérapeutiques et de ses envies.
Au Pôle de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent (PEA), Clémentine utilise notamment le sport, le théâtre et la danse. Elle peut aussi proposer des parcours moteurs, des jeux de cache-cache, de la boxe ou du basket. « C’est très varié, ça part beaucoup des envies des enfants. Qu’est-ce que l’enfant a envie de faire ? On essaie de co-créer. »
Cette place accordée au jeu n’est pas anodine. « J’ai toujours travaillé avec des enfants, c’est plutôt un choix au départ parce que j’adore leur capacité à jouer avec tout et être dans l’imaginaire aussi », confie-t-elle.
Chez les adultes, Louna mobilise également différentes médiations pour travailler des objectifs précis. Une séance de relaxation, un exercice avec un ballon ou une activité collective peuvent aider à prendre conscience de son corps, à mieux identifier ses émotions ou à développer ses capacités relationnelles.
« C’est toujours plus motivant de partir d’une médiation plaisir pour travailler des objectifs », souligne-t-elle.
Derrière une activité parfois ludique se cache donc un véritable objectif thérapeutique. Il ne s’agit pas de pratiquer une activité pour elle-même, mais de s’appuyer sur celle-ci pour accompagner la personne dans ses difficultés et lui permettre de mobiliser ses propres ressources.
Des accompagnements adaptés à chaque personne
Au PEA, Clémentine rencontre des enfants dont les difficultés peuvent prendre des formes très différentes : émotions difficiles à exprimer, tensions corporelles importantes, particularités sensorielles, représentations corporelles fragiles ou manifestations somatiques. Pour certains, le corps constitue une porte d’entrée vers le soin, notamment lorsque la parole est difficile ou anxiogène. Pour d’autres, l’accompagnement psychomoteur intervient dans un second temps, après un travail engagé dans un autre cadre.
Aux UPAS, Louna accompagne des adultes pour lesquels le rapport au corps, la gestion des émotions ou certains gestes du quotidien peuvent représenter des difficultés importantes.
Elle évoque notamment le cas d’un patient qui rencontrait des difficultés pour réaliser sa toilette de manière autonome. Le bilan psychomoteur a mis en évidence une difficulté à reconnaître et à localiser certaines parties de son corps.
« Il ne connaissait pas les parties du corps, il ne savait pas situer la cheville ou le genou. Donc forcément, le soignant qui lui dit “nettoie bien tes chevilles”, le patient ne peut pas nettoyer ses chevilles s’il ne sait pas où elles sont », raconte Louna.
Le travail a alors consisté à développer sa conscience corporelle, à nommer les différentes parties du corps et à apprendre à les mobiliser à travers des exercices adaptés. Jeux de ballon, mouvements inspirés du yoga, relaxation avec des balles à picots : autant de supports pour mieux identifier son corps et progresser vers un objectif concret, celui de gagner en autonomie dans les gestes du quotidien.
Cet exemple illustre toute la richesse de la psychomotricité : derrière une difficulté apparente, il s’agit de comprendre ce qui se joue pour proposer un accompagnement adapté et porteur de sens.
Une prise en soin qui se construit avec le patient et l’équipe
La psychomotricité ne s’inscrit pas dans un parcours standardisé. Dans les deux secteurs, l’accompagnement s’appuie sur un bilan psychomoteur qui permet d’identifier les difficultés, mais aussi les capacités et les points d’appui de la personne. Des objectifs thérapeutiques sont ensuite proposés en fonction de ses besoins.
Le travail peut se dérouler en individuel ou en groupe. Le collectif permet notamment de travailler les habiletés sociales, la relation aux autres ou la prise de parole. Il peut également constituer un moteur pour des personnes qui rencontrent des difficultés de motivation et vont ainsi trouver du soutien, des outils en échangeant avec d’autres.
Cette prise en soin repose aussi sur le travail pluridisciplinaire. Les échanges avec les autres professionnels permettent de croiser les regards, de repérer les besoins et d’inscrire l’accompagnement psychomoteur dans un projet de soin plus global.
Pour Clémentine, cette dimension est particulièrement enrichissante : « Le travail en équipe, pour moi, c’est hyper riche. J’adore faire des groupes et croiser nos visions différentes de l’enfant et les outils qu’on a aussi. »
Louna insiste, quant à elle, sur une dimension essentielle de la psychiatrie adulte : la place accordée au choix du patient. « Ce n’est pas à moi d’emmener le patient vers un endroit, ça dépend vraiment de lui, ce qu’il veut et où il en est. »
Les objectifs ne sont donc pas imposés : ils se construisent avec la personne, en tenant compte de ses attentes et de sa motivation. « Si ce n’est pas la volonté du patient, eh bien je ne viens pas travailler ça », précise-t-elle.
Deux publics, un même objectif : retrouver un meilleur équilibre
Si leurs pratiques diffèrent selon l’âge, les besoins et les contextes de soin, Clémentine et Louna partagent une même approche : considérer la personne dans sa globalité, en tenant compte de son vécu, de ses capacités et de son rapport au corps.
Auprès des enfants, le jeu et l’imaginaire favorisent l’expression, le mouvement et la relation à l’autre. Chez les adultes, le travail peut notamment porter sur la conscience corporelle, la gestion des émotions et l’autonomie au quotidien.
Dans les deux cas, la psychomotricité offre une autre voie pour aborder les difficultés, expérimenter de nouvelles possibilités et s’appuyer sur ses propres ressources.